Les champions
(Je reprends aujourd'hui ce billet ébauché à l'automne dernier)
Le 20 septembre, le Tour de France est passé juste sous mes fenêtres.
Je ne suis pas spécialement fan de sport cycliste, mais il eut été ballot de bouder une occasion pareille.
C'est donc entourée d'une foule masquée à défaut d'être compacte que je guettais les coureurs dans la dernière étape de la Grande Boucle, par un beau dimanche ensoleillé.
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| Les champions devant ma maison |
Le peloton se faisait attendre et j'ai commencé à penser à Miss V. et sa maman que j'avais rencontrées la semaine précédente.
J'avais demandé à ma monitrice d'équitation si la rentrée s'était bien passée. Dans la conversation, elle a mentionné la sœur d'une mini-cavalière du cours des bouts de choux à qui on venait de découvrir un cancer.
J'ai tout de suite pensé à rencontrer la maman, mais j'hésitais sur la façon de prendre contact, craignant de manquer de délicatesse.
C'est alors que j'ai reçu, via Les Aguerris, de jolis bracelets que les associations de parents avaient fait réaliser à l'occasion de Septembre en Or, le mois de sensibilisation aux cancers pédiatriques.
Je tenais mon prétexte ! Il ne me restait plus qu'à aller m'occuper de Jumper à l'heure du cours des bouts de choux.
"Bonjour, je sais ce que vous traversez. Je voudrais vous offrir quelque chose."
J'étais très émue. Quand j'ai dit que j'avais eu un cancer à 11 ans, j'ai senti la maman se détendre et nous avons commencé à parler.
À neuf ans, Miss V. venait d'être diagnostiquée d'un ostéosarcome. J'ai dit que plusieurs de mes amis avaient guéri de cette maladie.
"Ah bon ??? Ils sont adultes ???" m'a demandé la maman.
Tellement d'espérance dans ce cri du cœur !
J'ai senti que j'étais à ma place. Elle n'est pas confortable.
Incarner l'espoir de l'après et assumer le risque que cet espoir soit déçu. Comment cela pourrait-il l'être ? Mais depuis quelques années, je peux le supporter.
J'ai déjà raconté dans un autre billet avoir été amenée à endosser déjà ce costume à l'adolescence et avoir traîné une bonne partie de ma vie une mauvaise conscience d'arnaqueuse parce que certains ne s'en étaient pas sortis.
À l'époque, le costume était bien trop grand et le taux de guérison bien moindre.
J'ai fait mon chemin. Si, aujourd'hui encore, cette sale maladie ruine les avenirs d'un jeune malade sur cinq et de leur famille, quelle que soit l'issue de l'aventure, offrir la possibilité d'imaginer un après, ça peut aider pendant. C'est bien plus important que le confort.
Parce que la rencontre avait été forte, Miss V. et sa maman refaisaient donc irruption dans mon esprit quelques jours plus tard avec le Tour de France. Peut-être aussi à cause de la couleur or du maillot du leader. Peut-être aussi parce que la radio parlait des "rescapés du peloton" qui avaient réchappé aux blessures et aux abandons...
La foule était venue encourager les champions pour leurs derniers coups de pédale.
Ils sont passés très vite sous les acclamations, filant triomphalement vers les Champs-Élysées et la fin de leur parcours.
Je pensais à une petite championne qui débutait le sien sans savoir où il l'emmènerait, en espérant que ce soit sur la route de la guérison.
Mars 2021.
On s'était dit qu'on se recroiserait et qu'on pourrait se donner des nouvelles. Un hiver sous le signe du Covid en a décidé autrement : je n'ai pas beaucoup fréquenté les écuries en dehors de mon cours hebdomadaire ces derniers mois.
Heureux hasard la semaine dernière.
Alors que j'assistais à la séance d'équithérapie de ma sœur, j'ai aperçu du coin de l'œil une petite troupe revenir d'une balade à shetland : Miss V. et la petite sœur à poney, leurs parents qui les tenaient en main.
Miss V. vient de terminer ses traitements et est en rémission. Elle attend avec impatience le retour de ses cheveux. Elle n'a pas de séquelle visible. Ses parents disent "avoir eu de la chance": tout s'est bien passé, il n'y a pas eu de mauvaise surprise. Miss V. aura maintenant un suivi annuel. Pour eux tous, c'est un soulagement après la pénibilité du traitement.
J'ai dit à Miss V. que si elle voulait, quand elle aurait dix-huit ans, elle pourrait venir avec Les Aguerris.
Les yeux pétillent. On se réjouit ensemble.
Ce matin, un autre petit champion est en vue des Champs-Élysées, au sens mythologique du terme. Il entame une chimiothérapie palliative. Il a dix ans.
Sans le connaître, je lui souhaite ainsi qu'à ses proches beaucoup de douceur, de paix et de force.
La vie. Qui sait être à la fois si belle et si injuste et susciter pure joie ou désespoir.
En humanité, il n'y a pas d'âge pour être champion.

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